Jean Carmet #Loireforever

Publié le par Gégé le Sommelier

Jean Carmet à la Paulée des Vins de Loire
Jean Carmet à la Paulée des Vins de Loire

"J'appartiens à ces privilégiés qui, dès leur naissance, connurent le bonheur.

On raconte que mon père, le jour de mon baptême, trempa son index dans un verre de bourgueil pour m'en oindre les lèvres, et que j'eux l'air d'y prendre grand plaisir.

Vérité? Affabulation? Je ne réfute pas l'évènement.

Bien sûr, enfant, j'ai connu l'eau du puits pour des ablutions qui n'étaient pas ce qu'elles sont maintenant et, en tant que boisson, pour couper un gobelet de "grolleau".

Puis l'eau quitta mon paysage.

Ce fut une heureuse époque sur fond de récits bachiques. Là, il n'était question que de bourgueil, de chinon, de coteaux-du-layon ou de-l'aubance. Si bien qu'à l'âge adulte, vins de Bordeaux et de Bourgogne n'étaient qu'une rumeur dont je n'imaginais pas le goût. Les vignerons parlaient de ces haut-lieux avec une grande vénération, osant timidement, quand elles atteignaient le sublime, comparer leurs cuvées à celles de ces terres prestigieuses.

Ces gens-là étaient des modestes.

Certains avaient des sobriquets, "Boîte au sucre", "Bec-à-fouace", "Cul d'ours". Ils les tenaient de leurs ancêtres et n'en savaient plus les raisons. D'autres vivaient dans des lieux dits, "Les Galluches", "L'Oye qui cosse", "La Sale Terre". Mais tous avaient beau langage, qu'ils ont légué à leurs enfants.

C'étaient des conteurs magnifiques, qui souvent s'isolaient dans leurs caves pour parler avec leurs barriques.

Voilà pourquoi les vins de Loire sont des vins simples qui s'expriment sans emphase. À conditions qu'on les respecte, ils s’ouvrent pour vous offrir toutes les richesses de leur jardin. Ils aiment vous faire des surprises, vous attaquent quand vous les mâchez, vous embarquent dans leurs arômes, se rappellent à votre mémoire et, sans vous abandonner, tapissent votre palais de fraîcheur et de propreté.

Un de mes amis, très célèbre, orfèvre en cabernet-franc, converse avec ses flacons. Il leur demande de leurs nouvelles… Comment ont-ils passé l'hiver? Sont-ils bien là où ils sont? Il prétend avoir observé qu'une bouteille caractérielle peut très bien refuser de s'offrir en présence d'un malfaisant et retrouver tous ses arômes quand l'intrus a quitté la place.

Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d'un vin qui ressemble à celui qui l'a fait…

Un jour, j'ai franchi les frontières. Du Centre à l'Est, de l'Est au Sud… Du Sud à l'Ouest, j'ai lassé là mes préjugés, flâné le long des rivières, suivi les chemins étroits où, devenus fantômes, rôdent le pas des chevaux et le roulement des carrioles.

Faites comme moi.

Traversez des villages aux noms qui donnent soif.

Frappez aux portes des vignerons, peu avares sur les "fillettes".

Retrouvez l'innocence et le besoin d'aimer.

Et si un jour vous le pouvez, prolongez jusqu'aux sources… jusqu'au Mont Gerbier-de-Jonc, par exemple, ou ailleurs. Là, un filet d'eau qui pénètre et qui s'enfle engendre les merveilles du Monde."

Jean CARMET

Jean Carmet #Loireforever

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